Singularia

Éditorial :

Le Musée du Bricolage rassemble des objets et des documents relatifs au bricolage.

Il met l’accent sur des objets originaux, des singularia, des pièces uniques qui ne ressortissent pas à la mise en œuvre de fiches techniques pour assemblages radioguidés par les magasins, manuels et revues de bricolage.

Il explore un domaine situé entre les arts et traditions populaires et l’art brut. Il atteste de la longévité de pratiques populaires selon lesquelles on fait par soi-même et avec les moyens du bord.

Si certains domaines en ont déjà été balisés – perruques, militaria, religiosa –, et tout en reconnaissant leur spécificité, le musée entend embrasser le bricolage d’un point de vue comparatiste, au-delà des déterminations historique, culturelle, de classe ou de genre.

Le musée du Bricolage a d’abord eu ses Monsieur Jourdain qui, par goût et intuition, ont acquis quelques objets, fruits de rencontres et du hasard, objets qui allaient figurer chez eux, sur quelque étagère, à titre de curiosa. Des rencontres, des discussions ont conduit à en préciser l’horizon. Flair aiguisé et attention flottante ont fait le reste. Des acquisitions délibérées ont suivi. Non sans peine, car aucun mot à entrer dans un moteur de recherche ne permet d’explorer ces territoires non identifiés, quasi absents des sites de brocante ou des vide-greniers. D’autre amateurs avaient cependant exploré certains secteurs, voire publié des livres (artisanat des tranchées, sorties d’usine, etc.). A émergé en premier lieu de cet ensemble un musée virtuel, réunion spirituelle de ces collections et de ces recherches. Ainsi est née l’idée d’un musée du Bricolage.

Ce musée sans murs se concrétisera d’abord par des expositions temporaires. La première a eu lieu les 7 et 8 juin 2025, dans un domaine privé, à Sauzet, dans le Gard.

Épistémologie

Sémiotique. Nous n’avons pas de définition binaire du bricolage. (Serait bricolage par exemple ce qui n’est ni artisanat, ni art brut.) Nous mettons au rang des objets et des démarches qui nous intéressent un type, celui des singularia, duquel les productions rassemblées se rapprochent plus ou moins. Un peu comme un oiseau est ce qui se rapproche plus ou moins de l’hirondelle ; le moineau en étant proche et la chauve-souris très éloignée ! Notre entreprise repose donc sur une sémiotique pragmatique non saussurienne. Nous appelons bricolage ce que nous mettons intuitivement autour d’un noyau constitué par nos singularia les plus marquantes, celles que nous extrayons du lot en raison de leur unicité et de leur originalité. Nous mettons ainsi dans ce noyau des objets comme le moulin de Léonard Besson ou le petit vélo en noisetier trouvé à Emmaüs, dont nous sommes sûrs qu’ils n’ont aucun équivalent.

Artisanat. Les lignes de fuites existent. La boîte qui relève du Tramp Art n’en a pas moins été bricolée à la maison à temps perdu, même si elle appartient à une forme d’artisanat identifiée. Certains objets classés chez les brocanteurs comme « artisanat de tranchée » sortent du lot des sempiternels fûts d’obus martelés, comme cette grenade-œuf allemande sur fer à cheval. Au départ de certaines séries, même touristiques, tel ce Christ sur Croix de coquillages, il y a bien eu une trouvaille qui ensuite a été reprise.

Bien fait / mal fait. C’est parfois l’œil qui décide et apprécie la simplicité d’une énième voiture en bois à valoir comme jouet et la distingue du lot. Cette simplicité qui nous touche vaut autant mais pas plus que le tour de force technique ; le « mal fait » du moulin low-fi est sur le même plan que la précision vertigineuse à l’œuvre dans l’insigne de parachutiste dessiné à l’aide de clous et de fils de couleur.

Le différent. Les généralités sur le bricolage ne nous intéressent pas. C’est pourquoi, à titre ironique nous avons dressé un monument, une pile de manuels de bricolage. Nous n’en lirons pas une seule ligne ! Notre intérêt se porte chaque fois sur des créations singulières. Nous sommes attentifs à chaque objet, à chaque démarche. Nous accumulons pièce à pièce et non en gros. Nous laissons aux sociologues le soin de proférer des vérités douteuses, type : « le bricolage est l’univers des hommes, les femmes excellent davantage dans le textile » (sic). Ces analyses sont des self-fullfilling-prophecy qui écartent des découvertes et assèchent l’attention.

Autorité. Un certain nombre de nos objets provient du commerce d’occasion, boutiques ou internet. D’autres, cependant, glanés par amitié et par ouï-dire sont attribués à des auteurs identifiés. L’idéal serait sans doute de pouvoir à ce sujet dresser des portraits, voire transcrire des récits de vie. On trouvera ici a minima quelques ensembles dont nous pouvons nommer les auteurs et en dire quelques mots.

Curiosité. L’attention portée à des objets qui détonnent sur l‘ordinaire, modestes, souvent, peu repérés, ne provient pas d’un savoir universitaire constitué (histoire de l’art, sociologie, ethnographie, etc.) fut-il revivifié par de nouvelles approches (cultural studies, gender studies, postcolonial studies). C’est l’amateur qui agit ici, le curieux, le fouineur, le petit collectionneur. Il est sensible à ce qui fait tache, à ce qui cloche dans l’ordre des choses usuelles. Il déniche intuitivement. Le coup d’œil aux étals est rapide, et il peut en survoler des centaines de mètres sans juger bon de s’arrêter ; il ne cherche pas ce qu’il connaît, mais ce qu’il n’a jamais vu.

Algorithme. La recherche sur internet est une lutte sans merci contre les algorithmes. Tapez « bricolage ». Vous ne trouverez rien de ce qui nous intéresse.

Culture populaire. Faire par soi-même avec les moyens du bord a pu se conjuguer successivement à plusieurs époques plus ou moins récentes. L’ouvrier de l’entre-deux guerres conservait des liens avec la campagne. L’entretien et la réparation dans la ferme, le rapiéçage des vêtements, ou bien tel savoir-faire traditionnel (la vannerie, la sculpture sur bois, etc.) se retrouvent dans le coin du modeste atelier de la maison de la cité ouvrière ou dans celui du garage du pavillon de banlieue. Pour ne pas parler, dans l’appartement de ville, du placard où s’entassent quelques outils, au cas où !
Mais ce qui se transmet est peut-être moins des savoir-faire précis qu’un réflexe, celui de la débrouille, et du fare da se.

Pour le Musée du Bricolage

ChB