Je relis la page d’accueil du Musée du Bricolage ; je n’avais pas remarqué immédiatement que tu avais utilisé le terme « singularia ». C’est très intéressant car en mathématique, la singularité c’est le moment où une équation cesse de se comporter normalement : un objet qui perd ses propriétés régulières et n’est plus défini. C’est quand l’équation devient infinie, indéfinie ou qu’elle explose : les équations connues ne fonctionnent plus.
Ensuite, le terme à été utilisé en physique quand on a commencé à modéliser des phénomènes extrêmes. C’est le moment où les lois connues cessent de s’appliquer. C’est quand la densité ou la courbure devient infinie, quand le volume devient nul.
C’est Roger Penrose qui a démontré mathématiquement en 1965 qu’une singularité devait nécessairement apparaître lors de l’effondrement gravitationnel d’une étoile massive (théorème sur les singularités). Stephen Hawking a ensuite généralisé ces résultats avec Penrose dans les années suivantes. Ils ont montré que dans certaines conditions l’apparition d’une singularité est inévitable. C’est de cette manière que le terme singularité est entré dans le vocabulaire de l’astrophysique pour désigner le centre d’un trou noir : un point où la densité et la courbure de l’espace-temps deviennent infinies, et où notre compréhension actuelle de la physique s’arrête.
Sur terre, ce qui est « singulier », c’est un caractère unique, imprévisible et non modélisable à l’avance selon des standards existants. La singularité désigne un moment d’apparition de l’inédit à l’intérieur des lois connues. Quelque chose qui n’existait pas avant et qui modifie rétroactivement notre perception de ce qui était possible : quelque chose d’imprévisible qui apparaît et qui n’aurait pas pu être déduit des pratiques antérieures tout en sachant par avance que c’est possible que l’inattendu se produise.
L’originalité renvoie à un commencement, une genèse, alors que la singularité est un devenir inconnu, quelque chose que l’on ignore encore, un potentiel. C’est un peu comme la théorie du cygne noir de Taleb sur les événement rares, à la différence que l’on sait que quelque chose d’inattendu peut se produire, sans savoir quoi exactement mais quelque chose « qui est seul de son espèce » et qui n’a pas d’équivalent. C’est l’anticipation de l’imprévisible. La curiosité c’est l’attraction vers quelque chose que l’on ne connaît pas soi-même mais qui existe déjà et qu’on découvre par exploration. C’est un inconnu pour soi, alors que la singularité, personne ne sait ce que c’est dans l’absolu, ou pas sous cette forme, c’est un surgissement.
L’histoire de l’art collectionne des objets qui gardent une forme de fraîcheur même longtemps après leur création : ils portent encore la trace de ce moment où ils n’existaient pas encore et quand quelque chose d’inattendu a émergé, un écart par rapport à ce qu’on attendait. Aujourd’hui, beaucoup de choses qui auraient été perçues auparavant comme étranges ou nouvelles sont absorbées dans le flux. On a l’impression que la capacité à être surpris s’est émoussée en partie parce que tout circule trop vite et que les catégories sont déjà très larges. Ce qui reste vraiment surprenant tend à être soit très discret, comme un petit objet ingénieux, soit extrême comme le climat ou la technologie.
On parle aujourd’hui de singularité technologique car c’est un concept spéculatif et métaphorique qui désigne un moment futur où l’intelligence artificielle, par exemple, dépasserait l’intelligence humaine de façon rapide et profonde. Un moment où l’on arriverait plus à la comprendre ni à la contrôler. C’est un futur hypothétique où l’histoire humaine elle-même deviendrait imprévisible. Si on pouvait la décrire à l’avance, ce ne serait plus de la singularité au sens d’un surgissement imprévisible.
Pour revenir à l’art et à la physique, il y a ce morceau d’Arpanet sur l’horizon des événements, sorti en 2006, sur l’album Inertial Frame. L’horizon des événements, c’est la frontière de non-retour d’un trou noir. En son centre se trouve la singularité, un point théorique où la matière est écrasée à l’infini. Arpanet, c’est l’un des nombreux projets de Gerald Donald, un américain de Détroit expatrié en Allemagne et une figure influente de la musique électronique conceptuelle. Il compose sur des thèmes techno-scientifiques et abstraits des sonorités d’une froideur émotionnelle radicale et vibrante. Les lyrics d’Event Horizon disent « particles come near … and disappear » et celles de Zero Volume, sur le même album, répètent infiniment « Singularity… singularity… » :
https ://www.youtube.com/watch?v=aLPJuW7L0x0
https ://www.youtube.com/watch?v=sq3soraEjO8&t=76s
Dans ta collection de bricolages singuliers, l’inattendu n’a pas besoin d’être spectaculaire ou noble comme l’art habituel. Il peut surgir d’un objet banal, d’une association improbable, ou même d’une série d’objets qui, mis ensemble, finissent par créer quelque chose qu’on n’aurait pas pu anticiper. Une série peut être singulière car l’unicité matérielle d’un objet n’est pas forcément un critère décisif, une série peut produire un effet de singularité si elle crée un système inattendu, même s’il est reproductible en théorie.
Angèle Laissue





























































































































































































































































































